Il existe des écoles qui enseignent un métier, et d’autres qui vous apprennent, lentement, presque sans que vous vous en rendiez compte, à faire taire votre propre voix. J’ai fait les Beaux-Arts avant de devenir architecte. Pendant deux années de sculpture, j’ai appris à regarder les corps anciens, à reproduire les volumes classiques, à respecter les proportions héritées de siècles d’académisme. Nous travaillions sous le regard permanent de l’histoire de l’art, comme si chaque geste devait déjà appartenir à une continuité qui nous dépassait. À l’époque, je ne comprenais pas encore ce qui me dérangeait profondément dans cet enseignement. Je croyais manquer de talent, manquer de maturité, manquer peut-être de cette grâce mystérieuse qui permet à certains artistes de s’imposer naturellement. En réalité, ce qui me manquait, c’était l’air.
Avec le recul, je comprends que l’on m’apprenait davantage à imiter qu’à inventer. Les Beaux-Arts français possèdent une grandeur immense, mais cette grandeur peut devenir un poids lorsqu’elle empêche l’émergence d’une identité propre. J’apprenais à modeler des formes admirables, mais ces formes n’étaient jamais véritablement les miennes. Je reproduisais des gestes déjà répétés avant moi par des générations d’étudiants, prisonniers eux aussi d’une certaine idée du beau. Peu à peu, j’ai senti que mon identité artistique s’effaçait derrière le respect des références classiques, comme si l’histoire de l’art devenait un palais magnifique dans lequel il était interdit de déplacer les meubles.
Je suis devenue architecte ensuite. L’architecture m’a apporté une rigueur extraordinaire. J’y ai appris la construction, les systèmes, la matière, les contraintes techniques, la responsabilité de bâtir pour les autres. J’ai travaillé pendant des années sur les structures en bois, les innovations constructives, les brevets, les problématiques industrielles et humaines. Ce fut une période intense, passionnante souvent, mais aussi terriblement exigeante. L’architecture donne beaucoup, mais elle dévore aussi une partie de l’être intérieur. À force de concevoir pour des programmes, des clients, des normes et des réglementations, j’avais fini par m’éloigner lentement de cette part instinctive qui m’avait poussée vers l’art lorsque j’étais jeune.
Lorsque je suis arrivée aux États-Unis, j’imaginais découvrir un territoire artistique totalement libre. Los Angeles m’a immédiatement fascinée. La lumière, l’immensité des paysages, les routes interminables, les montagnes sèches, la diversité humaine, tout semblait vibrer d’une énergie différente. Pourtant, j’y ai aussi découvert une autre forme de conformisme. Là où la France écrase parfois les artistes sous le poids du passé, Los Angeles peut les dissoudre dans le spectacle et la quête obsessionnelle de visibilité. Des milliers de personnes tentaient d’exister dans l’ombre d’Hollywood, espérant devenir visibles dans une ville où chacun semblait déjà jouer un rôle.
C’est là que j’ai compris quelque chose d’essentiel : si je voulais devenir artiste, il fallait cesser de demander l’autorisation. Je crois avoir accompli intérieurement une sorte de parricide symbolique des Beaux-Arts. Il m’a fallu tuer cette voix académique qui vivait encore en moi, celle qui jugeait constamment mes gestes à travers les critères hérités du classicisme. Il m’a fallu renoncer au besoin d’être validée par une tradition pour enfin accepter de chercher une forme plus instinctive, plus brute, plus personnelle. La liberté artistique ne naît pas seulement du talent ; elle naît souvent d’une rupture.
Cette rupture est arrivée pendant la période du Covid. Lorsque le gouvernement américain a envoyé les chèques de soutien, beaucoup s’en sont servis pour payer leurs factures ou traverser cette période de crise. Moi, j’ai acheté un petit four céramique portable vendu au rabais. Ce geste, qui pouvait sembler anodin, a probablement changé ma vie. J’ai commencé à commander des terres low fire sur Rocky Mountain Clay, certaines chargées en fer, d’autres en chamotte. Dès les premiers contacts avec la matière, j’ai ressenti quelque chose de profondément différent. Ces terres possédaient une texture, une rugosité, une mémoire minérale qui n’avaient rien à voir avec les pâtes grasses et molles de mes souvenirs d’école. Elles résistaient, accrochaient la lumière autrement, acceptaient les accidents, les aspérités, les fissures. Pour la première fois depuis longtemps, je ne cherchais plus à reproduire des formes ; je cherchais une présence.
Puis il y a eu l’AVC, en juin 2024. Certains événements divisent une vie en deux parties distinctes. Avant. Après. Lorsqu’on traverse une telle épreuve, beaucoup de choses deviennent soudainement inutiles : attendre le bon moment, chercher la validation des autres, remettre à plus tard ce que l’on désire profondément être. J’ai compris avec une brutalité très simple qu’il n’existait peut-être pas de “plus tard”. Alors j’ai rejoint un atelier de céramique à Los Angeles. J’y ai découvert les terres Laguna, mais surtout une communauté humaine qui m’a immédiatement touchée. Des Chinois, des Latino-Américains, des Européens, des Américains ayant voyagé partout dans le monde travaillaient côte à côte avec une même obsession silencieuse : inventer une beauté nouvelle. Personne ne demandait la permission d’essayer. Personne ne semblait prisonnier d’un académisme figé.
C’est dans cet atelier que j’ai commencé à réaliser des bustes de plus en plus grands. Les visages apparaissaient presque malgré moi. Les émaux, les oxydes, les coulures, les éclats de verre, les textures de terre devenaient un langage à part entière. Je crois que c’est à ce moment-là que je suis réellement devenue artiste. Non pas lorsque j’ai reçu mes diplômes, ni lorsque j’ai obtenu des prix ou déposé des brevets, mais lorsque j’ai cessé d’avoir peur de ma propre voix.
En août 2025, je suis rentrée en France. Je sentais les États-Unis glisser vers une période de tensions politiques profondes et je ne voulais pas me retrouver enfermée dans une procédure administrative de carte verte au milieu d’un climat devenu incertain. J’avais obtenu le statut “National Interest” pour mes travaux d’innovation et je savais que je pourrais reprendre plus tard ma procédure par voie consulaire. Mais je suis surtout rentrée avec autre chose qu’un projet professionnel : je suis rentrée avec une matière intérieure.
J’aime profondément les États-Unis. Ce pays a bouleversé ma vie. Il m’a donné une forme de liberté que je n’avais jamais véritablement trouvée ailleurs. À mon retour en France, je n’ai pas voulu utiliser des terres toutes faites. J’ai voulu fabriquer les miennes. Retrouver dans la matière les sensations découvertes dans les ateliers américains. Rechercher des textures moins académiques, plus vivantes, plus imprévisibles. Mélanger des minéraux, des oxydes, des mémoires de paysages, des nuances de poussière, des blancs rosés évoquant certaines pierres méditerranéennes ou des façades chauffées par le soleil du soir. Je ne cherche plus la perfection. Je cherche une résonance.
Aujourd’hui, la céramique représente bien davantage qu’une pratique artistique. Elle est devenue une manière d’exister, de raconter des histoires à travers les volumes, les surfaces, les accroches de lumière et les silences de la matière. L’architecture m’avait appris à construire pour les autres. La terre, elle, m’a appris à reconstruire quelque chose en moi. Si je revendique désormais le fait de créer mes propres terres céramiques, ce n’est pas simplement pour produire une matière différente. C’est pour préserver un espace intérieur de liberté. Un endroit où l’on cesse enfin d’imiter pour devenir vrai.











